Compte rendu de lecture

 
Mickaël BETHE SELASSIE, La jeune Ethiopie. Un haut fonctionnaire éthiopien Berhanä-Marqos Wäldä-Tsadeq (1892-1943), Paris, L’Harmattan, Bibliothèque Peiresc 18, 2009.

« L’auteur nous révèle, dans les parties consacrées à la phase ascendante et descendante de la carrière de son oncle puis à l’occupation italienne, qu’il n’était pas seulement un technicien ou un grand commis de la poste ou du téléphone, mais également un homme politique soucieux de l’indépendance et de l’avenir de l’Ethiopie. Il a voyagé en Europe et y a cherché des « modèles de développement » afin de combler le fossé technique qui fragilisait son pays en proie aux appétits de ses voisins...
... L’auteur n’a pas eu recours aux documents d’archives. Souhaitons qu’il lui prenne un jour l’envie : il pourrait ainsi aller plus loin dans son portrait  ou, du moins, lui donner un éclairage supplémentaire ou différent. 
Souhaitons encore que d’autres mémoires et d’autres biographies de cet intérêt voient bientôt le jour pour permettre une approche prosopographique des élites qui ont fait l’Ethiopie moderne. »

Alain Gascon
Publié dans : Pount, Cahiers d’études, Corne D’Afrique - Arabie du sud, N°4, décembre 2010. © Tous droits réservés.



« …S’il expose les grandes lignes de l’histoire éthiopienne, l’auteur nous livre aussi quantité de faits divers dans tous les domaines politiques et économiques certes, mais aussi de la vie simple des gens et des familles. Il y a là une source considérable d’événements, d’anecdotes, d’impressions comme de jugements, dans laquelle les historiens pourront puiser avec bonheur ».

André Baccard.
Publié dans : Mondes et Cultures- Compte rendu annuel des travaux de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, TomeLXX – 2010, Volume 2, La Biographie.


Michel Perret et Benyam Mekouria ont également rédigé chacun un compte rendu de lecture. Les deux textes sont publiés dans Nouvelles de l’Aresae, libre pratique N°1, en avril 2009.Publications.html

Erreur dans la légende !

La caricature montre Berhane-Marqos et non le ras Kassa à gauche de Haile-Selassié.

De grande taille, crâne à moitié dégarni, le ras Kassa (1881-1956) porte en 1935 barbe et moustache.

l’Intransigeant, 30 juin 1936, BNF, GALLICA

Profil de Berhane - Marqos

Documents

Haile-Selassié et le ras Kassa, fête de Meskel.

Tournoi, Berhane-Marqos donne le signal de départ, 1939

Contact :

micsel@me.com

+ 33 (0) 1 45 86 15 41

Les journaux d’époque comme les documents diplomatiques permettent de tracer l’itinéraire de Berhane-Marqos :  La Vanguardia, 30 août 1929 - espagnol, Het Vaderland, 12 octobre 1935 - néerlandais, Le Petit Parisien, 1er juillet 1936 - français. Le journal turc Ulus (Nation) publie dans l’édition du mois d’août 1935, une longue interview  de Berhane-Marqos avec sa photo ci-dessous.


Itinéraire de Berhane-Marqos  (1892-1943):


Né le 14 juillet 1892 à Edjersa Goro en Ethiopie, Berhane-Marqos fait des études scientifiques à la mission des Capucins à Harar. Il maîtrise le Français et l’Arabe. Il commence sa vie d’homme comme interprète, accompagnant des officiels au Yémen et en Egypte. Il fait ensuite une longue carrière à la Poste, Téléphone et Télégraphe, dont il est directeur général (1920-1934), avec un intermède de six mois en 1927 lorsqu’il occupe le poste de Premier secrétaire aux Affaires Etrangères. Sa carrière le conduit en France.

Il participe à des congrès internationaux de Philatélie, prenant part aux délibérations : en 1924 à Stockholm, en juin 1929 à Londres.

En août 1929 il se rend à Berlin, rencontre des personnalités du Commerce et de l’Industrie allemandes et achève les protocoles d’achat d’avions junkers.

Siégeant aux conseils de la S.E.C.I. (Société éthiopienne de commerce et d’industrie) et autres Commissions, il est familier des affaires financières. Initié par Bernardin Azaïs, Berhane-Marqos s’intéresse en outre à l’archéologie.


Lorsque l’Italie menace d’envahir l’Ethiopie, Haile-Selassié pressent Berhane-Marqos comme plénipotentiaire en Orient. De janvier 1935 jusqu’au mois de mars, il est chef du consulat éthiopien de Port-Saïd en Egypte. Ici, il prend l’attache du prince Ismail Dawoud et invite le vétéran turc Wahib Pacha qui combattra bénévolement les Italiens en Ethiopie dans le désert  de l’Ogaden.


Sa mission à Port Saïd achevée, Berhane-Marqos apprend le 23 mars 1935 sa mutation comme Chargé d’affaires en Turquie.

Il devient ainsi le premier diplomate d’un pays africain sub-saharien posté à Ankara.

Alors que la guerre italo-éthiopienne commence, il se rend à Bucarest, en Roumanie le 12 octobre 1935. Il y séjourne une semaine établissant « sur ordre du Négus » des liens économiques et  diplomatiques avec les états balkaniques.

A Ankara, le diplomate éthiopien a comme interlocuteurs un éventail de personnalités : Sir Percy Loraine, Mgr Giuseppe Roncalli, Robert Skinner, Nicolae Titulescu, Necmeddin Sadik, Yunus Nadi. Homme de culture, il se familiarise par ailleurs, avec le monde sportif et universitaire turc.


Fin du mois de juin 1936, Berhane-Marqos participe à la seizième session ordinaire de la S.D.N. (Société des Nations) à Genève. Prenant acte de l’échec de la position éthiopienne devant cette Assemblée, il retourne en Ethiopie en novembre 1936. Après un court séjour à la capitale, il est déporté à Tivoli, en Italie durant un an.

En mai 1938 l’administration du duc d’Aoste autorise son retour au pays. Il devient adjoint de Wolde-Mesqel Tariku, chef éthiopien de l’administration d’Addis-Abeba, revenu également de déportation en Italie. Son retour et son alliance avec les antifascistes italiens vivant en Ethiopie ne sont pas bien compris par les observateurs. Néanmoins, Berhane-Marqos exerce son autorité défendant l’intérêt de ses compatriotes. Il privilégie l’éducation, la prévention et l’hygiène, prend en charge le département sportif de la capitale, faisant avec succès la promotion du football, de la course à pied et du cyclisme.  Il meurt de maladie le 24 février 1943.


Mickaël Bethe-Selassié - 2011

 

Chroniques de Femmes Ethiopiennes : 1935 - 36   

Berhane-Marqos est naturellement sensible à la cause des Femmes. Il arrive en Turquie au mois d’avril 1935, au moment même où l'Association Internationale pour le Suffrage des Femmes s’apprête à tenir un congrès à Istanbul, à l'invitation de l'Union des Femmes Turques. Une délégation internationale impressionnante participe au congrès.
Lady Astor, la première femme à entrer à la Chambre des Communes représente l'Angleterre et Mme Brunschwig, présidente de la Ligue des Droits des Femmes représente la France. S’inspirant de l’ambiance qui règne en Turquie, Berhane-Marqos incite sa femme, ses amies à s’organiser. Lorsque le conflit italo-éthiopien se précise, Wolete-Mariam, femme de Berhane-Marqos s’active, créant en août 1935 une Association de dix femmes pour épauler la Croix-Rouge éthiopienne et former le personnel soignant. Elle est vice-présidente de cette Association. La présidence est assurée par la princesse Tsehay, fille de Haile-Selassié. Le 13 septembre 1935, l’impératrice Menen lance à la radio un appel aux femmes du monde. Photo ci-dessus gauche


Photo ci-contre : Wolete-Mariam


Plusieurs dizaines de journalistes sont envoyés au front pour couvrir la guerre de 1935-1936. Le personnel de la presse est essentiellement masculin, donnant des images contradictoires et parfois déformées de la femme noire.

Ainsi le reporter de L’Ouest-Éclair (édition du 11 octobre 1935) note qu’un corps de troupes féminines a été constitué à Addis-Abeba et « les nouvelles amazones qui se bornaient autrefois, à suivre les guerriers au combat, les devanceront désormais, chevauchant leur mule, armées d’un revolver et d’un fusil ». Photo ci-dessus centre


En revanche, le chroniqueur du journal parisien de droite L’Intransigeant, dans son numéro du 27 décembre 1935, dresse depuis l’Ogaden où il est assigné, un portrait réducteur de la Somalienne: « Une population vivante ne pense pas une minute qu’on se bat sur son sol. Les femmes ont une nature de flamme. Si à six ans on ne leur faisait pas subir une mutilation calmante, il ne serait point aisé d’en venir à bout ». Des propos alarmants pour Berhane-Marqos qui milite contre l’excision, écoeurants pour les militantes féministes de tous les pays où la femme commence à se transformer moralement et socialement ! A cette époque déjà, le « corps » de Joséphine Baker considérée comme la première grande star noire bouleverse l’idéal de beauté occidental.

Une semaine plus tard cependant, le 3 janvier 1936, L’Ouest Eclair s’honore en publiant le portrait d’une belle noire parée de grosses boucles d’oreilles et de nombreux colliers: « Nous avons publié avant-hier une rétrospective de la mode féminine. Nous croyons  devoir verser aujourd’hui la photo ci-dessus au dossier, car elle prouve qu’au sud de l’Ethiopie les femmes ont un égal souci de leur élégance.». Photo ci-dessus droite


Les modistes étrangères introduisant chaque saison les meilleures toilettes à Ankara, Berhane-Marqos observe que les dames turques suivent la mode de Paris. Lui-même suit le renouvellement en feuilletant la rubrique mode dans les journaux français, songeant sûrement à faire emplette dans l’éventualité d’un retour au pays après la défaite de l’ennemi. Sa femme élégante, est habillée à l’Ethiopienne ou à l’Européenne.


En mai l’armée éthiopienne est défaite. Le Négus se présente à  Genève, à la S.D.N. le 30 juin 1936 pour défendre la cause de son pays, accompagné de Berhane-Marqos et de deux autres délégués. Le 4 juillet suivant les membres de l’Assemblée rejettent à l’unanimité les propositions éthiopiennes… Ce 4 juillet à Paris, les suffragettes manifestent rue Royal pour la cause du vote féminin ! Elles sont emmenées au commissariat. Défendues ardemment par la journaliste Louise Weiss (1893-1983) elles seront relâchées.


Mickaël Bethe-Selassié - 2012